L’arrivée de Chaïbia dans le monde de l’art est chargée de légende. Plusieurs signes auraient prédestiné la jeune femme. Une femme sourde et muette lui apprend, dans une zaouia – un sanctuaire musulman — qu’elle a un talent caché.

Une nuit, Chaïbia rêve que des voix lui enjoignent de prendre toile et pinceaux. Le jour suivant, encouragé par son fils artiste, elle commence à peindre, avec les doigts, sur du carton et du bois. Mariée à 13 ans, Chaïbia est veuve à 15 ans, et mère d’un enfant. Pour gagner sa vie, elle nettoie la laine. Elle n’est jamais allée à l’école et demeure toute sa vie analphabète. Son fils a un atelier de peinture. Un jour, le peintre Ahmed Cherkaoui (1934-1967) visite l’atelier en compagnie du conservateur et critique Pierre Gaudibert : ils découvrent les toiles de Chaïbia. Gaudibert encourage alors Chaïbia à exposer. En 1966, ses œuvres sont montrées avec succès au Goethe Institut de Casablanca.

Elle participe dès lors à d’importantes expositions d’art brut. Certains soulignent la proximité de ses peintures avec les œuvres du groupe Cobra, et on rapporte qu’un jour Guillaume Cornelis van Beverloo se serait mis à genoux devant ses toiles… Au Maroc, cependant, la réception de l’œuvre de Chaïbia est longtemps plus mitigée. Dans les années 1960, les tenants des mouvements artistiques marocains — essentiellement des hommes —, rejettent sa peinture, qu’ils accusent de contribuer à l’image d’un sous-développement du Maroc.

 

 
Lamia Balafrej